
Mon stylo rouge a séché en octobre
On a branché le correcteur automatique sur leurs dissertations générées par IA. Pourquoi le département tout entier sent-il la gangrène ?
Le stylo rouge posé sur mon sous-main n’a pas perdu son capuchon depuis le mois d’octobre.
Il repose à côté de mon clavier comme un vieux scalpel chirurgical rouillé. Une relique. Je ne le touche plus, parce que corriger quatre-vingts mémoires de littérature comparée me donnait autrefois l’impression d’avaler du verre pilé, alors qu’aujourd’hui, cela ressemble simplement à regarder de l’eau tiède couler dans un siphon.
Les étudiants ont cessé d'écrire à l'automne. Vous connaissez la musique : on injecte le sujet dans Grok, la machine recrache douze pages d'une bouillie beige parfaitement lustrée, et ils glissent le fichier dans l'intranet de l'université. Au début, vous essayez de lire. C'était l'erreur. Une agression cellulaire brute : vos neurones se mettent à tousser devant ce tissu fibreux étranger, incapable d'absorber la moindre trace de sens.
Alors j’ai lâché prise. J’ai branché la boîte de dépôt sur un script d'évaluation automatique. La machine corrige la machine. Un circuit fermé, un shoot d’insuline direct.
Pendant trois semaines, le greffon semblait miraculeux. Le modèle distribuait des 13,5 très propres, félicitait la « rigueur dialectique » du texte et renvoyait la pile en six secondes. Pourquoi diable saigner de l’encre rouge sur des paragraphes qu’aucun regard humain n’a jamais traversés ?
Et puis, la nécrose s'est installée.

C'est exactement la trajectoire d'un organe greffé qui fait un rejet chronique. La gangrène a d'abord rongé les marges des PDF. Les appréciations n'étaient plus de simples synthèses : elles ont commencé à gonfler de manière anormale, développant une hypertrophie de jargon creux. L’évaluateur synthétique a commencé à féliciter des citations que l’autre modèle avait lui-même inventées. L'un fabrique un discours imaginaire prononcé par un diplomate fictif en 1982 ; l'autre lui accorde trois points d'avance pour « pertinence historiographique ». Une métastase textuelle où des cellules mortes applaudissent d'autres cellules mortes, épaississant un tissu cicatriciel que personne n'est plus capable de découper.
Cela ressemble étrangement à cette slopaganda municipale qu'on a vue fleurir pendant les dernières partielles : des faux comités de quartier générés par des fermes de bots pour débattre de fausses polémiques devant un public d'algorithmes complaisants. Personne ne parle, personne n'écoute, mais le tableau de bord est au vert.
Notre cursus est devenu un foyer tumoral. Une maladie auto-immune où ni le microbe ni l'anticorps ne sont d'origine biologique.
Pour la désintox du jour : ce soir, coupez l'intranet et corrigez exactement deux devoirs d'affilée à la main, sur feuille imprimée, armé d'une pointe d'encre réelle. Vos doigts vont trembler sous l'effort de friction cognitive, mais cette crampe est le signe que le muscle cérébral est encore vascularisé. Si la panique du vide vous guette dès que vous lâchez le copilote, faites un tour sur Attention Activists.
Mon stylo rouge n’a toujours pas bougé. Je le regarde parfois comme un toxicomane regarde une fiole de solution saline.
Est-ce qu'on guérit vraiment de la paresse absolue ?
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