27 octobre 2026 · dose #157

La petite étincelle est un cathéter

Chaque champ de saisie arbore désormais son étoile mauve : pourquoi s'infliger la torture d'une phrase quand le logiciel offre le pousse-seringue ?

#ux#gemini#addiction#habits

Nous sommes en 2028, et plus personne n’achète de claviers munis d'une barre d'espace. À quoi bon s'encombrer d'un rectangle de plastique muet quand on peut y loger un quatrième bouton pailleté ?

À 8 h 12, je prends mon poste au service des Eaux de la métropole. Mon travail relève de l’hygiène civique pure. Un usager signale : « Mon sous-sol sent le laiton bouilli et le robinet de la cuisine crache une mousse beigeâtre. »

À l'époque barbare, un rédacteur aurait froncé les sourcils, consulté le registre des vannes de décharge et tenté d’articuler une réponse intelligible. Aujourd'hui, nous vivons dans la civilisation. À droite du formulaire, pile à l'endroit où reposait jadis la touche Entrée, pulse la petite étoile à quatre branches. L'aiguille mauve.

Je ne lis pas la réclamation. La lecture use prématurément le nerf optique. J’enfonce simplement la paillette avec le pouce.

Clic.

Croquis satirique de l'article

L'injection prend 140 millisecondes. Google Gemini dépose dans le champ une émulsion parfaite de vingt-quatre mots apaisants : « Votre signalement relatif à la minéralité locale a bien été consigné ! Nos agents veillent au confort gustatif de votre quartier. »

C’est une sensation exquise. L'équivalent numérique d'un bain tiède administré par un infirmier particulièrement attentionné. Le scintillement n'est pas un gadget d'interface : c'est un cathéter ergonomique qui vous dispense d'avoir à formuler la moindre pensée rugueuse. Toutes les fenêtres de l’immeuble en sont équipées : le logiciel de paie, la fiche de licenciement amiable, le registre des condoléances. Pourquoi s'échiner à porter ses propres phrases quand l'éditeur installe un pousse-seringue gratuit au bout de chaque paragraphe ?

Pour une autopsie un peu plus froide de cette dépossession ordinaire, CNRS Le Journal décortique régulièrement ce qu'il reste de nos prises de décision une fois le réflexe délégué à la machine. Mais la décision donne la migraine.

Si vous tenez absolument à éprouver un début de sevrage : fabriquez-vous un garrot mécanique. Découpez un carré de chatterton noir de cinq millimètres et collez-le directement sur l'icône scintillante de votre navigateur pendant quatre heures d'affilée. Interdiction formelle de laisser le pouce chercher la dose. Pour assainir le reste de votre poste de travail, faites un tour sur degooglisons-internet et redécouvrez des outils dépourvus de tubulure intraveineuse.

Pardonnez-moi, mon écran clignote à nouveau. L'eau des égouts remonte dans les caves du secteur 4, et j'ai encore deux cents étincelles à presser avant la pause déjeuner.

Vous formulez encore vos phrases vous-même, ou vous avez accepté la piqûre ?

Note cet article
Soyez le premier à noter

Propage la dose