
Mon open space est une salle de shoot
La petite icône brillante est dans chaque app, et de mon bureau, ça ressemble moins à de la productivité qu'à une discrète épidémie de dépendance à l'IA ; suis-je le seul à le voir ?
De mon bureau, j'ai une vue imprenable sur trois personnes. Toutes les trois sont défoncées.
Pas avec un truc illégal, évidemment. Elles sont accros à l'étincelle. Cette petite icône ✨ qui a surgi dans chaque champ de texte, chaque barre de recherche, chaque foutue application sur leur écran. C'est le nouveau dealer de l'entreprise, et son produit est puissant.
La dose du matin
Il y a Jean, du marketing. Ça fait vingt minutes qu'il « peaufine » le même e-mail de trois lignes. Il tape une phrase maladroite, fronce les sourcils, et clique sur l'étincelle. Pouf. La phrase est maintenant plus lisse, plus corporate, et totalement vidée de la personnalité de Jean. Il la contemple avec une satisfaction placide. « Ça… ça trouve juste les bons mots », m'a-t-il dit une fois, le regard un peu vitreux.
À ma gauche, une développeuse. Elle ne tape rien. Elle fixe juste son éditeur de code, où l'assistant IA vomit des fonctions à la chaîne. Son doigt est posé sur la touche Entrée, acceptant les suggestions à un rythme régulier, hypnotique. Ce n'est pas du code ; c'est une transe. Chaque suggestion acceptée est un petit shoot de dopamine, une micro-dose de progrès sans effort. Pas de prise de tête, pas de résolution de problème, juste la douce chaleur de la logique générée.

C'est efficace, j'imagine. C'est surtout silencieux. Plus personne ne pose de questions. Plus personne ne débat de la meilleure tournure de phrase. On clique sur l'étincelle. Je ne sais pas, c'est peut-être moi qui suis bizarre à vouloir encore faire le travail moi-même. Les esprits brillants du Grand Continent en font sûrement des analyses très fines.
Mais de ma place, on dirait que tout le monde a trouvé un dealer intégré à sa barre d'outils. Une source silencieuse et omniprésente pour une dose rapide et propre.
Petite dose de méthadone, si vous en avez besoin : la prochaine fois que vous avez une question, pivotez sur votre chaise et posez-la à un humain. Comptez jusqu'à cinq avant de cliquer sur le bouton magique. C'est un petit acte de résistance, un moyen de se rappeler la sensation de son propre cerveau. Vous trouverez d'autres stratégies pour reprendre le contrôle avec des initiatives comme Attention Activists.
Je regarde Jean envoyer enfin son e-mail parfait et sans âme. Il se penche en arrière, soupire, et ouvre immédiatement un nouveau document pour recommencer. La première dose est toujours gratuite, mais l'abonnement, lui, est à vie.
Dites-moi que j'exagère.
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