
Plus personne ne lit tout nu
Pourquoi martyriser vos yeux avec du texte brut quand un algorithme peut pré-mâcher chaque paragraphe ? Lisez-vous encore sans gants ?
Novembre 2027 : ma nièce Emma a posé un livre de poche sur la table du déjeuner dominical pour nous montrer comment les anciens se torturaient.
« Regardez les pages », a-t-elle murmuré en tenant le dos du livre du bout des doigts, comme un obus rouillé. « Pas de pastille de synthèse. Aucun curseur de tonalité. Juste des lignes noires d’un bord à l’autre. Comment les gens faisaient pour supporter ça sans assistance ? »
Emma a vingt et un ans. Elle lit quatre mille pages par après-midi, à condition que Claude pré-mâche le tout au préalable. Son navigateur web n’affiche plus jamais de texte brut : il projette un tableau de bord en tons pastel avec trois puces rassurantes et une note vocale de vingt secondes récitée avec une diction parfaite. Quand elle fixe les petits caractères d'un contrat de bail, ses lunettes convertissent instantanément les clauses en une suite d’emojis inoffensifs. C’est le sommet absolu du confort moderne.
Pourquoi exposer ses cornées nues à de la prose non pasteurisée ?
Le texte brut est un nid à microbes cognitifs. Un paragraphe rédigé par un être humain peut dissimuler des pièges insupportables : une métaphore bancale, une subordonnée un peu longue, ou pire, une idée qui exigerait quarante-cinq secondes de silence cérébral continu. Une véritable barbarie d’un autre siècle. Grâce à notre hygiène algorithmique de pointe, plus personne n'est contraint d'avaler une phrase non stérilisée. On glisse l'ouvrage dans la centrifugeuse, le modèle extrait les fibres rugueuses, et l'on reçoit une purée tiède directement dans la perfusion.

On s'inquiétait jadis de l'illettrisme. Quelle angoisse archaïque ! Emma sait parfaitement déchiffrer l’alphabet, tant qu’un filtre numérique transforme les complexités en coches vertes. Elle a dévoré Guerre et Paix deux fois cette semaine : chrono en main, huit minutes au total. Selon son résumé, l’intrigue traite principalement de l’optimisation des chaînes logistiques en climat rude.
Pour une auscultation plus clinique de ce grand lissage intellectuel, la revue Pour la Science détaille régulièrement la façon dont nos circuits d'attention s'atrophient à grande vitesse.
Votre sevrage du jour (une cuillère de méthadone pure) : ce soir, sortez un livre papier de votre étagère, réglez un minuteur de cuisine sur huit minutes, enfermez votre téléphone dans une boîte à biscuits, et lisez quatre pages d'affilée sans réclamer de résumé synthétique. Pour muscler vos défenses face à la seringue textuelle, consultez le guide de bonnes pratiques de la CNIL sur l'intelligence artificielle.
Vous lisez encore vos paragraphes crus sans gants de protection, ou vous avez déjà branché le broyeur ?
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