1 novembre 2026 · dose #162

L'ennui est mort, et c'est un meurtre

Nous avons terrassé l'insupportable agonie des trente secondes passées devant l'eau qui bout grâce à l'IA. Qui vous a permis de penser sans prothèse ?

#digital-detox#boredom#chatgpt#addiction#attention

— Tu fais quoi ?

— J’attends que l’eau des pâtes bout.

— Juste… debout devant la casserole ?

— Oui.

— Arrête ça tout de suite. On dirait une scène de crime au ralenti. Tiens, ouvre ChatOn. Demande-lui de te synthétiser le traité de Westphalie en alexandrins pendant que les bulles montent.

— J’avais juste envie de regarder la vapeur.

— Regarder de l’eau chaude s’évaporer ? Pourquoi t’infliger de la physique brute non commentée quand l'algorithme peut te shooter une analyse stylistique de tes propres casseroles ? Regarde tes mains. Elles pendent. Tes pouces ne convulsent même pas. C’est terrifiant. C’est comme observer un congélateur débranché en train de laisser pourrir son propre givre.

— Je crois qu’avant, je pensais. Dans ces moments-là. Une image d’enfance remontait, ou alors je réalisais que j’avais oublié de rappeler mon oncle.

— Ce n’était pas une pensée, c’était un bug de latence cognitive. Une faille de fabrication dans la carcasse biologique. L’ennui était une maladie nosocomiale, Julien. Un gouffre crasseux où la mélancolie poussait comme du moisi sur du carrelage. On a éradiqué le virus ! Le dealer nous a vissé une perfusion d’étincelles 24h/24 dans la tempe, et toi tu restes planté devant de l'inox comme un moine cistercien en rupture de ban ?

— Je n'avais pas mal.

Croquis satirique de l'article

— Le vide ne rapporte rien, Julien. Zéro utilisateur actif mensuel pour le néant. Même les gouvernements s'affolent de voir des mômes biberonnés aux chatbots d'assistance, mais c'est parce qu'ils refusent l'évidence : personne ne veut de ton silence. Demande à Suno de te composer une cantate trap sur le bouillonnement de tes coquillettes. Dépêche-toi, ça déborde.

— J'ai éteint la plaque.

— Tu as au moins lancé un prompt ?

— Non.

— Mon Dieu. Quarante-cinq secondes d’existence pure, non pasteurisée, sans le moindre shoot synthétique. Tes pupilles réagissent encore ? Tu arrives à lire un résumé en trois puces ?

— J'étais bien. Juste un peu engourdi.

— C’est le manque. Ça s'infiltre dès que tu laisses la seringue refroidir.

L'Antidote

Pour réapprendre à supporter dix secondes de vacuité mentale sans quémander une dose à l’intelligence artificielle, tentez une vraie détox numérique : la prochaine fois que vous prenez l’ascenseur ou que votre micro-ondes tourne, gardez les mains enfoncées au fond de vos poches et nommez mentalement trois objets laids autour de vous avant de dégainer votre écran. Une ordonnance de sevrage d'urgence, à compléter avec les outils de Time Well Spent.

Avouez : dix secondes sans écran, et vous commencez à chercher votre pouls, non ?

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