
Arrêt cardiaque au milieu de la subordonnée
Quand le Wi-Fi a coupé, vingt-deux claviers se sont pétrifiés au milieu d'une phrase. Votre cerveau a-t-il lui aussi besoin d'une dose pour finir sa ligne ?
J'étais assis au rang D de l'amphithéâtre 3 hier matin, officiellement pour surveiller vingt-deux étudiants de deuxième année planchant sur la stratification sociale.
Vers 10 h 14, le Wi-Fi du campus a sauté pendant huit minutes.
Aucun cri. Aucune émeute. Juste une stupeur clinique, immédiate : quarante-quatre mains suspendues à deux centimètres des claviers, figées comme des araignées aspergées d'insecticide. Un étudiant nommé Kévin — son fond d'écran est une icône géante de Kimi — fixait une subordonnée orpheline : « La conception wébérienne de la rationalité bureaucratique implique que… »
Ses doigts flottaient. Il a tapoté deux fois sur la barre d'espace. Aucune suggestion grise n'est apparue. Il a levé les yeux vers le néon, puis vers son téléphone éteint, puis vers ce curseur vertical qui clignotait dans le vide absolu.
« Monsieur ? » a-t-il chuchoté, d'une voix sèche comme un buvard. « La suite ne s'affiche pas. »

« Terminez la phrase vous-même, Kévin », ai-je murmuré, pendant que ma propre main caressait machinalement l'écran tiède de mon smartphone dans ma poche de veste. (Vingt minutes plus tôt, j'avais discrètement fait mouliner le barème de notation dans NotebookLM ; je ne le jugeais pas, je partageais son manque.)
La bouche de Kévin est restée entrouverte. Il a tenté de taper un l. Puis il l'a effacé. Ses avant-bras tremblaient légèrement. Privée de la perfusion prédictive qui injecte trois adjectifs tièdes au bout de chaque verbe, sa pensée venait de faire un arrêt cardiaque. Ce n'était pas un trou de mémoire : ses cordes vocales cognitives avaient simplement été résiliées.
À 10 h 22, le réseau est revenu. Soulagement physique dans les travées. En six secondes, quatre-vingts paragraphes soyeux ont surgi sur les dalles rétroéclairées — cette même prose pâteuse et sans arêtes qui nourrit désormais les bulletins municipaux et le slop IA quotidien. Vingt-deux systèmes nerveux ont expiré ensemble.
Pour sevrer vos synapses avant la liquéfaction complète : saisissez un carnet papier et rédigez votre thèse en trois phrases manuscrites avant d'ouvrir votre navigateur. Si vos phalanges réclament leur dose d'autocomplétion, faites un tour sur Time Well Spent pour réapprendre la friction d'un mot choisi sans assistance.
J'ai mis 14/20 à Kévin parce que son modèle a placé l'adjectif inexorable. Enfin, c'est mon script d'évaluation qui lui a mis 14. Qui serais-je pour débrancher la boucle ?
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