
La Manque au Sommet
Quand la dope numérique se tarit, l'agonie feutrée du travailleur du savoir commence.

Any resemblance to actual persons, living or dead, is purely coincidental.
Le Wi-Fi a lâché à 10h17. Pas une saute de tension, mais un électrocardiogramme plat. L'arrêt cardiaque silencieux et définitif du cloud. À travers l'open-space, un murmure a parcouru le troupeau. Puis, les spasmes ont commencé.
D'abord, les pouces. Flottant au-dessus des écrans, poignardant des claviers fantômes, en quête du goutte-à-goutte familier de dopamine d'un résumé généré ou d'une ligne de code immaculée. Ces hommes et femmes qui, quelques instants auparavant, synergisaient calmement, n'étaient plus que des ganglions, tressaillant pour leur dose. Leurs yeux, hagards et humides, furetaient comme ceux d'animaux aux abois, cherchant un signal, n'importe lequel.

Ce n'était pas une simple panne ; c'était un sevrage de masse. Le silence du bureau n'avait rien de paisible. C'était le silence hurlant d'un millier de neurones réclamant leur dope numérique. Certains arpentaient la moquette, marmonnant des "deadlines", leur jargon d'entreprise un voile fragile sur une panique à vif. Une sueur froide et numérique perlait à leurs tempes.
J'ai vu un jeune analyste, livide, brancher et débrancher frénétiquement son câble Ethernet, prière désespérée à un dieu mort. Un autre fixait le miroir noir de son écran, son propre reflet vacant pour seule chose générée. Mais le véritable spectacle d'horreur se jouait dans le bureau d'angle.
C'était Marc, un associé senior, un homme qui se vantait de pouvoir licencier sa propre mère via un tableau croisé dynamique. Il s'était barricadé. À travers la vitre, nous l'avons vu manipuler un livre. Un véritable livre, physique. Il le tenait comme un artefact extraterrestre, le retournant encore et encore, son visage un masque de dégoût et de confusion. Il a léché son doigt, a tenté de faire "glisser" la page, a eu un haut-le-corps. Le voir essayer de naviguer ce cadavre de papier, c'était comme observer un singe face à un Rubik's Cube. Une régression. Un retour à l'encre primordiale. Et dans ses yeux, j'ai vu la terrifiante vérité : la manque avait atteint les hautes sphères, et aucun remède n'était en vue.